黒澤明

Akira Kurosawa

1910 ── ∞ ── 1998

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伝記

L’Empereur du Cinéma

Les Origines — 1910-1935

Akira Kurosawa naît le 23 mars 1910 dans le quartier d’Ōmori à Tokyo, benjamin d’une fratrie de huit enfants. Son père, Isamu Kurosawa, est un ancien militaire devenu directeur d’une école secondaire, homme rigoureux mais ouvert aux arts occidentaux. C’est lui qui initie le jeune Akira au cinéma, emmenant régulièrement ses enfants voir des films étrangers — une pratique inhabituelle dans le Japon de l’ère Taishō, où le cinéma occidental était souvent perçu avec méfiance.

L’enfance de Kurosawa est marquée par deux figures tutélaires : son père, qui lui transmet la discipline et l’amour des récits épiques, et son frère aîné Heigo, de quatre ans son aîné, qui devient son guide spirituel. Heigo travaille comme benshi — ces narrateurs qui commentaient les films muets dans les salles japonaises — et introduit son cadet aux chefs-d’œuvre du cinéma muet européen et américain. Les films de Fritz Lang, d’Eisenstein et de John Ford façonnent le regard du futur cinéaste.

Avant le cinéma, Kurosawa se destine à la peinture. Formé dans la tradition occidentale, il développe un sens aigu de la composition visuelle et de la lumière qui irriguera toute son œuvre filmique. Ses aquarelles et croquis, qu’il continuera de produire tout au long de sa vie, serviront de storyboards pour ses films les plus ambitieux. En 1936, il répond à une annonce du studio P.C.L. (futur Toho) qui recherche des assistants-réalisateurs. Sur 500 candidats, seuls 24 sont retenus — parmi eux, Akira Kurosawa.

L’Apprentissage — 1936-1942

Au studio Toho, Kurosawa devient l’assistant du réalisateur Kajirō Yamamoto, figure respectée du cinéma japonais. Pendant six années, il apprend méthodiquement chaque aspect de la fabrication d’un film : écriture, montage, direction d’acteurs, gestion des décors et des costumes. Yamamoto, impressionné par les capacités de son protégé, lui confie rapidement des responsabilités croissantes.

Cette période d’apprentissage est fondamentale. Kurosawa développe sa philosophie du montage dynamique, inspirée du cinéma soviétique mais adaptée à sa sensibilité personnelle. Il comprend que le montage n’est pas simplement un assemblage technique, mais le véritable acte de création cinématographique — le moment où les images brutes deviennent récit, émotion, sens. Il observe aussi l’importance du travail collaboratif, nouant des relations durables avec des techniciens et acteurs qu’il retrouvera film après film.

En parallèle, Kurosawa écrit. Des dizaines de scénarios, dont beaucoup ne seront jamais tournés, mais qui affinent sa maîtrise narrative. Son écriture se caractérise par une structure rigoureuse, des dialogues ciselés et une attention particulière aux motivations psychologiques des personnages. En 1941, Yamamoto lui confie la réalisation de plusieurs scènes de son film Uma (Cheval). L’élève est prêt à voler de ses propres ailes.

La Révélation — 1943-1950

Le 25 mars 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, sort Sanshiro Sugata (La Légende du grand judo), premier film réalisé par Kurosawa. L’histoire de ce jeune judoka en quête de maîtrise martiale et spirituelle est un succès public immédiat. Les censeurs militaires, pourtant particulièrement vigilants en temps de guerre, sont conquis par ce récit d’accomplissement personnel à travers la discipline. Le film révèle déjà les obsessions du cinéaste : la formation du héros, le rapport maître-disciple, la quête de perfection.

Suivent plusieurs films de guerre et de propagande — contrainte de l’époque — mais Kurosawa y insuffle toujours sa vision humaniste. Dès la fin du conflit, il s’affranchit des obligations nationalistes. Je ne regrette rien de ma jeunesse (1946) et Un merveilleux dimanche (1947) explorent le Japon de l’après-guerre avec une sensibilité sociale rare. L’Ange ivre (1948) marque la première collaboration avec Toshirō Mifune, acteur d’une intensité brute qui deviendra son alter ego à l’écran pendant seize films et deux décennies.

Mais c’est Chien enragé (1949) qui attire l’attention internationale. Ce polar existentiel, où un jeune policier (Mifune) traque le voleur de son arme de service, révèle la capacité de Kurosawa à transcender les genres. La critique européenne commence à s’intéresser à ce cinéaste japonais qui semble dialoguer avec le néoréalisme italien et le film noir américain tout en restant profondément ancré dans sa culture.

La Consécration Mondiale — 1950-1965

1950 : Rashōmon. Le film qui change tout. Présenté à la Mostra de Venise sans que Kurosawa en soit informé — le studio Toho hésitait à exposer cette œuvre jugée trop expérimentale — il remporte le Lion d’Or, première récompense majeure décernée à un film asiatique dans un festival occidental. L’année suivante, l’Oscar du meilleur film étranger confirme ce triomphe. Le monde découvre que le cinéma japonais existe, et qu’il peut rivaliser avec les plus grandes œuvres occidentales.

S’ouvre alors une période d’une productivité stupéfiante. Vivre (1952) bouleverse par son portrait d’un bureaucrate mourant qui cherche un sens à son existence. Les Sept Samouraïs (1954), titanesque production de dix-sept mois, réinvente le film d’action et inspire d’innombrables remakes, de Les Sept Mercenaires à Les Huit Salopards. Le Château de l’araignée (1957) transpose Macbeth dans le Japon féodal avec une puissance visuelle inégalée. La Forteresse cachée (1958) servira de modèle direct à George Lucas pour Star Wars.

Kurosawa est désormais surnommé « l’Empereur »Tennō en japonais — par ses équipes et ses pairs. Ce surnom, qui traduit autant le respect que la crainte qu’il inspire, reflète sa méthode de travail : perfectionnisme absolu, contrôle total sur chaque aspect de la production, exigence implacable envers lui-même et ses collaborateurs. Les tournages s’éternisent, les budgets explosent, mais les résultats sont à la hauteur des moyens engagés.

La Traversée du Désert — 1966-1980

Le milieu des années soixante marque le début d’une période difficile. Barberousse (1965), portrait d’un médecin humaniste dans un dispensaire pour indigents, est le dernier film en noir et blanc de Kurosawa — et le dernier avec Toshirō Mifune. Les deux hommes se brouillent, privant le cinéaste de son interprète fétiche. Parallèlement, l’industrie cinématographique japonaise entre en crise face à la concurrence de la télévision. Les studios réduisent leurs investissements ; les projets pharaoniques de Kurosawa deviennent impossibles à financer.

En 1968, il est engagé pour réaliser les séquences japonaises du film américain Tora! Tora! Tora! sur l’attaque de Pearl Harbor. L’expérience tourne au désastre. Incompatibilité culturelle, conflits avec les producteurs américains, et finalement éviction humiliante : Kurosawa est remplacé après quelques semaines de tournage. L’échec est public, douloureux. En 1970, Dodes’kaden, son premier film en couleur, est un échec commercial cuisant. L’année suivante, le 22 décembre 1971, Akira Kurosawa tente de mettre fin à ses jours en se tailladant les poignets et la gorge. Il survit, mais le geste témoigne de la profondeur de sa détresse.

Le salut vient de l’étranger. L’Union soviétique lui propose de réaliser Dersou Ouzala (1975), adaptation des mémoires d’un explorateur russe en Sibérie. Tourné en conditions extrêmes, le film remporte l’Oscar du meilleur film étranger — le second pour Kurosawa. Cette reconnaissance internationale relance sa carrière, même si le financement de ses projets reste un combat permanent.

La Renaissance — 1980-1998

Deux admirateurs américains vont permettre au maître de concrétiser ses derniers grands projets. George Lucas et Francis Ford Coppola, qui considèrent Kurosawa comme leur père spirituel, mobilisent leurs réseaux et leurs ressources pour produire Kagemusha (1980). Le film, qui raconte l’histoire d’un voleur contraint de devenir le double d’un seigneur de guerre, remporte la Palme d’Or à Cannes ex-æquo avec All That Jazz de Bob Fosse. Kurosawa revient au premier plan.

Cinq ans plus tard, Ran (1985) — « chaos » en japonais — constitue son chef-d’œuvre absolu. Cette adaptation du Roi Lear de Shakespeare, transposée dans le Japon médiéval, est une méditation déchirante sur la folie des hommes et l’absurdité de la guerre. Le film, alors le plus cher de l’histoire du cinéma japonais, déploie une magnificence visuelle à couper le souffle. Les batailles, les costumes, les paysages : chaque plan est une peinture en mouvement. La critique internationale s’incline ; un troisième Oscar — cette fois d’honneur, pour l’ensemble de sa carrière — vient couronner le maître en 1990.

Kurosawa poursuit jusqu’au bout. Rêves (1990) est une collection de visions oniriques, co-produite par Steven Spielberg et Martin Scorsese. Rhapsodie en août (1991) évoque les survivants d’Hiroshima avec une pudeur bouleversante. Madadayo (1993), son trentième et dernier film, est un testament lumineux sur la transmission et l’amitié entre un vieux professeur et ses anciens élèves. Akira Kurosawa s’éteint le 6 septembre 1998, à l’âge de 88 ans, dans sa maison de Setagaya à Tokyo. Il laisse derrière lui une œuvre monumentale, des dizaines de projets inachevés, et une influence qui continue d’irriguer le cinéma mondial.

Repères Chronologiques

1910 Naissance à Tokyo, quartier d’Ōmori
1936 Entrée aux studios P.C.L. (futur Toho) comme assistant-réalisateur
1943 Premier film : Sanshiro Sugata
1948 Première collaboration avec Toshirō Mifune (L’Ange ivre)
1951 Lion d’Or et Oscar pour Rashōmon
1954 Les Sept Samouraïs — chef-d’œuvre absolu
1965 Barberousse — dernier film avec Mifune
1975 Dersou Ouzala — second Oscar
1985 Ran — sommet artistique
1990 Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière
1998 Décès à Tokyo, le 6 septembre
« Le cinéma ressemble tellement aux autres arts ; s’il y a des gradations, il y a aussi des connections. Cette connection est très clairement visible — quelque chose qui unifie les arts et qui les lie à jamais. »
— Akira Kurosawa
作品

Œuvres Majeures

Sur trente films réalisés en cinquante-sept ans de carrière, voici les œuvres qui ont marqué l’histoire du cinéma — chacune repoussant les limites du médium, chacune influençant des générations de créateurs.

1950

Rashōmon

羅生門
88 min Drame psychologique Lion d’Or Venise Oscar

Dans le Japon du XIe siècle, sous la porte délabrée de Rashōmon, trois hommes se réfugient de la pluie et débattent d’un crime incompréhensible : le meurtre d’un samouraï et le viol de sa femme. Quatre témoignages — le bandit accusé, la femme, l’esprit du samouraï parlant à travers une médium, et un bûcheron — racontent des versions radicalement différentes des faits. La vérité se dérobe, fragmentée, contradictoire, insaisissable.

Analyse & Héritage

Rashōmon invente un dispositif narratif qui portera désormais son nom : « l’effet Rashōmon » désigne toute situation où plusieurs récits contradictoires rendent la vérité impossible à établir. Kurosawa y explore la subjectivité radicale de la perception humaine — chaque personnage reconstruit les événements selon ses intérêts, ses désirs, son image de soi. Le film pose une question vertigineuse : si chacun croit sincèrement à sa version, la vérité objective existe-t-elle encore ?

Visuellement, le film est une révolution. Le chef opérateur Kazuo Miyagawa filme directement le soleil à travers le feuillage — technique alors considérée comme impossible — créant des jeux d’ombre éblouissants. Le montage nerveux, les flashbacks imbriqués, le mouvement constant de la caméra : tout contribue à une modernité qui sidère encore aujourd’hui.

Acteurs principaux Toshirō Mifune, Machiko Kyō, Masayuki Mori
Photographie Kazuo Miyagawa
Musique Fumio Hayasaka
1952

Vivre

生きる (Ikiru)
143 min Drame existentiel Ours d’argent Berlin

Kanji Watanabe, fonctionnaire municipal depuis trente ans, apprend qu’il est atteint d’un cancer de l’estomac et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Cette nouvelle le plonge dans une crise existentielle : qu’a-t-il fait de sa vie ? Rien. Trente années à tamponner des papiers sans jamais prendre la moindre initiative. Dans ses derniers mois, il entreprend de construire un parc pour enfants dans un quartier défavorisé — une œuvre minuscule, mais la seule qui donne enfin un sens à son existence.

Analyse & Héritage

Ikiru est peut-être le film le plus personnel de Kurosawa, celui où transparaît le plus directement sa philosophie humaniste. La question centrale — « qu’est-ce qu’une vie bien vécue ? » — est posée sans détour, sans ironie, avec une gravité bouleversante. Takashi Shimura, dans le rôle de Watanabe, livre une performance inoubliable ; son visage ravagé, ses yeux perdus, sa transformation finale sont d’une vérité absolue.

Structurellement, le film prend un risque audacieux : Watanabe meurt aux deux tiers du récit. Le dernier acte se déroule lors de sa veillée funèbre, où ses collègues tentent rétrospectivement de comprendre sa métamorphose. Ce choix narratif déplace le centre de gravité du film : ce n’est plus seulement l’histoire d’un homme, mais celle de l’impact qu’un homme peut avoir sur les autres — et de la difficulté qu’ont les vivants à reconnaître la grandeur des gestes simples.

Acteur principal Takashi Shimura
Scénario Akira Kurosawa, Shinobu Hashimoto, Hideo Oguni
Musique Fumio Hayasaka
1954

Les Sept Samouraïs

七人の侍 (Shichinin no Samurai)
207 min Aventure épique Lion d’argent Venise

Japon, XVIe siècle. Un village de paysans, terrorisé par une bande de brigands qui revient chaque année après la récolte, décide de recruter des samouraïs pour les défendre. Mais les paysans sont pauvres : ils ne peuvent offrir que le gîte et le couvert. Contre toute attente, sept guerriers — par honneur, par lassitude, par compassion — acceptent cette mission impossible. S’ensuit une préparation méthodique : fortification du village, entraînement des paysans, étude du terrain. Puis vient la bataille finale, d’une violence inouïe, où plusieurs samouraïs tombent pour protéger ceux qu’ils méprisaient au départ.

Analyse & Héritage

Les Sept Samouraïs est le film fondateur du cinéma d’action moderne. Kurosawa y invente ou perfectionne des techniques qui deviendront la grammaire du genre : l’utilisation de plusieurs caméras pour filmer les scènes d’action sous différents angles ; le ralenti pour dramatiser les moments clés ; le montage alterné entre différents groupes de personnages ; la caractérisation rapide mais précise de chaque membre de l’équipe (archétype repris à l’infini, de Ocean’s Eleven aux Avengers).

Mais le film est bien plus qu’un spectacle. Kurosawa y dissèque les rapports de classe entre samouraïs et paysans : les guerriers sont nobles mais anachroniques, condamnés par l’histoire ; les paysans sont vulgaires mais porteurs d’avenir. La phrase finale — « Ce sont les paysans qui ont gagné, pas nous » — résume cette amertume lucide. Le tournage, titanesque, dura près d’un an et faillit ruiner le studio Toho. Le résultat justifia tous les sacrifices.

Acteurs principaux Toshirō Mifune, Takashi Shimura, Seiji Miyaguchi
Photographie Asakazu Nakai
Durée tournage 148 jours
1957

Le Château de l’araignée

蜘蛛巣城 (Kumonosu-jō)
110 min Tragédie / Jidaigeki

Adaptation de Macbeth de Shakespeare transposée dans le Japon féodal. Le général Washizu, revenant victorieux d’une bataille, rencontre dans la forêt un esprit maléfique qui lui prédit qu’il deviendra seigneur du Château de l’Araignée. Poussé par son épouse Lady Asaji — incarnation glaçante de l’ambition destructrice — il assassine son suzerain pour s’emparer du pouvoir. Mais la prophétie contenait d’autres prédictions, et la spirale de la culpabilité et de la paranoïa s’enclenche inexorablement.

Analyse & Héritage

Kurosawa ne « adapte » pas Shakespeare : il le réinvente à travers le prisme du théâtre japonais. Isuzu Yamada, dans le rôle de Lady Asaji, adopte les mouvements lents, le maquillage blanc et l’expression figée caractéristiques du Nō. Le résultat est terrifiant : son visage devient un masque de mort vivante, incarnation pure de la volonté maléfique.

La scène finale est entrée dans la légende du cinéma. Washizu, cerné par ses propres troupes révoltées, est transpercé par des dizaines de flèches réelles tirées par des archers professionnels — Mifune joue la terreur parce qu’elle est authentique. La dernière image — le château englouti par la brume — conclut une tragédie où l’ambition humaine se dissout dans le néant.

Acteurs principaux Toshirō Mifune, Isuzu Yamada
Source Macbeth de William Shakespeare
Influence Théâtre Nō
1961

Yojimbo

用心棒 (Le Garde du corps)
110 min Jidaigeki / Action Ours d’argent Berlin

Un rōnin sans nom arrive dans une bourgade déchirée par la guerre entre deux clans de marchands. Les deux factions tentent de l’engager comme garde du corps. Le samouraï, cynique et opportuniste, décide de les monter l’une contre l’autre pour les anéantir toutes les deux — et empocher la récompense. Mais derrière son apparente amoralité se cache un sens aigu de la justice : c’est la corruption de ce monde qu’il veut détruire.

Analyse & Héritage

Yojimbo marque un tournant dans l’œuvre de Kurosawa : le ton devient plus ironique, le héros plus ambigu. Toshirō Mifune compose un personnage inoubliable — les épaules voûtées, la barbe hirsute, le regard mi-amusé mi-méprisant, ce tic de se gratter le menton. Le film respire un humour noir qui contraste avec la violence sèche des affrontements.

L’influence est immense. Sergio Leone en tire Pour une poignée de dollars (1964), lançant le western spaghetti — sans autorisation, ce qui donnera lieu à un procès gagné par Toho. Le personnage du héros solitaire, manipulateur mais moral, traversera des décennies de cinéma, de Last Man Standing de Walter Hill à d’innombrables films d’action. La forme même du duel — deux adversaires face à face, tension maximale, explosion brève — est codifiée ici définitivement.

Acteur principal Toshirō Mifune
Suite Sanjuro (1962)
Remake célèbre Pour une poignée de dollars (Leone, 1964)
1965

Barberousse

赤ひげ (Akahige)
185 min Drame humaniste

Au XIXe siècle, le jeune docteur Noboru Yasumoto, formé à la médecine occidentale, est affecté contre son gré à un dispensaire pour indigents dirigé par le docteur Kyojō Niide, surnommé « Barberousse ». Le jeune médecin, qui rêvait d’une carrière prestigieuse, est d’abord révolté par cette assignation. Mais au contact de Barberousse — médecin dévoué, humaniste bourru, figure paternelle exigeante — et des patients miséreux qu’il soigne, Yasumoto va progressivement comprendre le sens profond de sa vocation.

Analyse & Héritage

Barberousse est le dernier film de Kurosawa avec Toshirō Mifune, et une sorte de testament de leur collaboration. Mifune y incarne une figure d’autorité bienveillante, un maître au sens plein du terme — reflet du rapport que Kurosawa entretenait avec ses propres mentors. Le film compile les thèmes chers au cinéaste : la formation du héros, la transmission du savoir, la compassion active face à la souffrance.

Le tournage, d’une durée exceptionnelle de deux ans, illustre le perfectionnisme extrême de Kurosawa : il fait construire un dispensaire complet avec de vrais matériaux anciens, vieillis artificiellement pendant des mois ; il exige que les acteurs portent leurs costumes en permanence pour qu’ils paraissent usés naturellement. Le résultat est un film d’une beauté austère, d’une humanité profonde — et le point final d’une ère. Après Barberousse, plus rien ne sera comme avant.

Acteurs principaux Toshirō Mifune, Yūzō Kayama
Durée tournage 2 ans
Dernier film Avec Toshirō Mifune
1985

Ran

乱 (Chaos)
162 min Épopée tragique Oscar Costumes

Librement inspiré du Roi Lear de Shakespeare et de légendes japonaises, Ran raconte la chute du seigneur Hidetora Ichimonji. Vieux et las, il décide de partager son domaine entre ses trois fils, gardant pour lui-même le titre honorifique. Mais le pouvoir corrompt : deux de ses fils se retournent contre lui, tandis que le troisième, qu’il a banni pour avoir osé le mettre en garde, reste impuissant. Les châteaux brûlent, les armées s’entretuent, et Hidetora sombre dans la folie au milieu du chaos qu’il a lui-même engendré.

Analyse & Héritage

Ran est le chef-d’œuvre absolu de la dernière période de Kurosawa — et l’un des plus grands films jamais réalisés. Dix ans de préparation, 1400 figurants, 1400 costumes cousus main par Emi Wada (Oscar mérité), des châteaux construits grandeur nature pour être incendiés : l’ambition est totale. Kurosawa, presque aveugle à l’époque du tournage, a dessiné lui-même chaque plan en storyboard — ces aquarelles sont aujourd’hui considérées comme des œuvres d’art autonomes.

La scène centrale — l’attaque du troisième château — est probablement la plus grande séquence de bataille de l’histoire du cinéma. Kurosawa coupe le son des armes et des cris pour ne laisser que la musique de Tōru Takemitsu : ce choix génial transforme le massacre en lamentation funèbre, en danse de mort silencieuse. L’image d’Hidetora, le regard vide, descendant les escaliers du château en flammes tandis que ses gardes s’entretuent autour de lui, est d’une puissance shakespearienne au sens propre.

Acteur principal Tatsuya Nakadai
Musique Tōru Takemitsu
Budget $12 millions (record japonais)
1990

Rêves

夢 (Yume)
119 min Anthologie onirique

Huit rêves, huit visions. Un enfant assiste au mariage secret des renards sous la pluie. Un alpiniste affronte une tempête de neige et rencontre la mort sous forme de femme séduisante. Un soldat revient du front et croise les fantômes de son bataillon anéanti. Un homme entre dans les tableaux de Van Gogh. Des survivants errent dans un paysage post-apocalyptique après l’explosion de centrales nucléaires. Un voyageur découvre un village utopique où l’on célèbre joyeusement la mort.

Analyse & Héritage

Rêves est le film le plus personnel de Kurosawa vieillissant — une exploration libre de ses obsessions, ses peurs, ses espoirs. Chaque segment puise dans les rêves réels du cinéaste, notés pendant des décennies. Le film navigue entre l’enchantement (les renards, Van Gogh) et l’horreur (le nucléaire, les fantômes de guerre), reflet d’une vie marquée par la beauté et la violence du XXe siècle.

La production réunit un casting improbable : Martin Scorsese interprète Vincent Van Gogh dans le segment « Corbeaux ». Steven Spielberg et George Lucas sont producteurs exécutifs. Industrial Light & Magic (Star Wars) crée les effets spéciaux. C’est la reconnaissance ultime : les héritiers spirituels de Kurosawa se mettent au service du maître.

Apparition notable Martin Scorsese (Van Gogh)
Producteurs Spielberg, Lucas
Effets spéciaux Industrial Light & Magic
遺産

Héritage

30
Films
57
Années
04
Oscars
Influence
影響

Influence Mondiale

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Hollywood & Au-Delà

George Lucas, Steven Spielberg, Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Quentin Tarantino — tous ont reconnu Kurosawa comme leur maître spirituel. Star Wars est directement inspiré de La Forteresse cachée ; les droïdes R2-D2 et C-3PO sont calqués sur les deux paysans comiques du film. L’influence s’étend au-delà d’Hollywood : Sergio Leone, John Woo, Park Chan-wook, Bong Joon-ho ont tous absorbé et transformé son héritage.

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Western & Genres

Yojimbo engendra Pour une poignée de dollars de Leone, lançant le western spaghetti. Les Sept Samouraïs devint Les Sept Mercenaires, puis fut décliné à l’infini (Battle Beyond the Stars, A Bug’s Life, The Mandalorian). Rashōmon donna son nom à un effet narratif utilisé dans d’innombrables films, séries et romans. Kurosawa n’a pas seulement influencé des films : il a créé des grammaires entières que des genres reprennent encore.

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Technique Révolutionnaire

Pionnier du téléobjectif pour comprimer l’espace dramatique. Inventeur du « wipe » comme transition. Utilisateur de caméras multiples pour capturer l’action sous tous les angles. Maître du montage axiomatique, où chaque coupe est une idée. Son utilisation du son — ou de son absence — reste étudiée dans toutes les écoles de cinéma du monde. Chaque technique qu’il a développée est désormais un standard de l’industrie.

栄誉

Distinctions

1951

Lion d’Or — Mostra de Venise

Rashōmon

1952

Oscar du Meilleur Film Étranger

Rashōmon

1954

Lion d’Argent — Mostra de Venise

Les Sept Samouraïs

1975

Oscar du Meilleur Film Étranger

Dersou Ouzala

1980

Palme d’Or — Festival de Cannes

Kagemusha (ex-æquo)

1982

Career Golden Lion — Mostra de Venise

Ensemble de la carrière

1990

Oscar d’Honneur

Pour l’ensemble de sa carrière